Mélancolies

Le bâton
Elle avance à petits pas sur le sable mouillé, ses chaussures bien serrées, là où le sable est encore humide, dense, de celui qui fait floc floc.
Ses doigts tiennent un petit bâton trouvé un peu plus tôt, échoué entre deux dunes de sable.
Elle regarde l’horizon, une ligne floue entre ciel et mer, respire un grand coup puis baisse les yeux.
Lentement, elle trace.
Une lettre d’abord.
Puis un prénom.
Ses lettres sont maladroites, inégales, mais pas grave, ce qu’elle aime c’est l’eau qui remonte tout effacer comme sur un écran magique.
Et pi il y a les vagues aussi, celles qui s’approchent, indifférentes.
Elle sait qu’elles viendront encore plus tout effacer.
Mais elle continue, elle aime la magie.
De toute manière, ce qui s’efface dehors, ça reste dedans.
Et dans le silence un peu salé de l’après-midi, la petite fille écrit.
Et le vent, doucement, s’arrête pour regarder.
Pétro
Acrylique sur toile
Format 60 x 50 cm
2025

L’herbe rouge
Acrylique sur toile
Format 30 x 40 cm
2025

Je t’accuse
Acrylique sur toile
Format 50 x 60 cm
2025

Songe
Je tendais la main et soudain je sentais la sienne.
Ses doigts connaissaient le chemin. Ils n’avaient pas besoin de regarder.
Ils se souvenaient de chaque battement de mon cœur.
Parfois elle me regardait, ou peut-être étais-ce moi.
Je levais les yeux vers elle, et tout devenait silence.
Son regard d’eaux troublantes où le ciel se reflète sans jamais se confondre,
je m’y penche comme on effleure un secret, et doucement, sans un mot,
je glisse à sa surface et y disparais dans une barque sans rame.
Pétro
Acrylique sur toile
Format 50 x 60 cm
2025

Dans un sommeil
Après un rêve
Dans un sommeil que charmait ton image
Je rêvais le bonheur, ardent mirage ;
Tes yeux étaient plus doux, ta voix pure et sonore
Tu rayonnais comme un ciel éclairé par l’aurore ;
Tu m’appelais, et je quittais la terre
Pour m’enfuir avec toi vers la lumière ;
Les cieux pour nous entr’ouvraient leurs nues,
Splendeurs inconnues, lueurs divines entrevues
Hélas ! Hélas, triste réveil des songes !
Je t’appelle, ô nuit, rends-moi tes mensonges ;
Reviens, reviens radieuse,
Reviens, ô nuit mystérieuse !
– Romain Bussine –
À toutes les femmes qui ont eu le privilège de chanter cet aria
Acrylique sur toile
Format 50 x 60 cm
2025

À cheval gendarme
Il y avait, dans les matins de Nîmes en 39,
le claquement des sabots sur la pierre,
le cuir qui prend son souffle,
et mon grand-père,
jeune, trop jeune pour la guerre,
mais assez grand pour enfourcher un espoir.
Son calot ne pesait pas plus lourd qu’un chapeau d’enfant,
et sous lui, son cheval y allait,
comme on avance dans une chanson,
« À cheval, gendarme… »
un refrain qui trottait dans sa tête
et y vissait son courage.
Bien des années plus tard,
j’ai retrouvé ce même souffle,
d’abord sur les genoux de mon grand-père :
« À cheval gendarme, À pied Bourguignon… »,
puis dans le frisson chaud sous mes mains,
dans ce silence suspendu
où mon cheval et moi
n’étions qu’une double suspension.
Puis ma fille est venue,
d’abord sur les genoux de mon père, « À cheval gendarme »,
puis avec ses rires d’enfant au manège,
avec ses poneys ronds comme des ballons,
ses galops maladroits qui soulevaient la poussière en étoiles.
Et je savais :
elle aussi tenait le fil invisible.
Trois selles,
un seul vent dans la crinière du temps.
Et toujours,
au loin,
comme un écho qui ne meurt jamais :
« À cheval, gendarme… »
Pétro
Acrylique sur toile
Format 50 x 60 cm
2025

Les Courtots
Ils marchent dans la forêt se tenant par la main.
Le silence est profond, feutré par la neige tombée de cette nuit.
Ils avancent entre les sapins lourds de blanc,
dans cette lumière pâle que l’hiver étire à l’ourlet du jour.
Leurs empreintes fraîches se dessinent côte à côte, frêles et déterminées,
elles s’encouragent l’une l’autre mais il manque peu pour que leur maigre courage s’efface.
Ils murmurent la chanson qu’on leur a chantée mille fois,
comme un bouclier contre l’invisible :
« Promenons-nous dans les bois… »
Mais ils ne finissent pas, le loup pourrait bien y être, on ne joue plus.
Il pourrait être le froid, ou les ombres qui les entourent, ou ce craquement discret derrière eux.
Ils ne se parlent pas.
Ils respirent à peine.
Ils marchent.
Ensemble.
Il n’y a personne d’autre.
Juste les arbres, la blancheur, et leurs petites mains liées qui refusent de lâcher.
Ils ne cherchent pas à fuir.
Ils traversent.
Ils savent que la forêt leur appartient, tant qu’ils sont deux.
Pétro
Acrylique sur toile
Format 50 x 60 cm
2025

Bleus
Acrylique sur toile
Format 50 x 60 cm
2025

La rivière
On arrivait en riant, les serviettes sur l’épaule, les maillots encore humides de la dernière baignade.
C’était notre secret, à l’abri du monde, creusé dans la verdure et la lumière,
une parenthèse, un minuscule chemin caché à l’abri d’une branche.
Un instant suspendu dans le cours trop rapide de l’été.
Femmes, enfants, les plongeons fendaient la surface comme des éclats de joie,
et les éclaboussures faisaient danser les feuilles des figuiers devenus bleus par les reflets dansants.
Les rires fusaient, montaient, bondissaient d’arbre en arbre.
On oubliait tout.
Ici, le temps figeait les ombres, les cigales, les carpes et la prêle.
Juste l’eau contre nos peaux, la chaleur du soleil,
et la conscience d’un moment important, un lien invisible, à tout jamais, entre nous et la rivière.
Enfin, il y avait les maillots, suspendus aux branches
des arbres qui semblaient tendre leurs bras pour les accueillir.
Comme si eux aussi voulaient jouer l’été avec nous.
Pétro
Acrylique sur toile
Format 50 x 60 cm
2025